Une inquiétante dérive droitière en Belgique

Le 25 mai 2014 dernier ont eu lieu en Belgique en même temps que le scrutin européen les élections fédérales et régionales. La N-VA, parti nationaliste flamand dirigé par le maire d’Anvers Bart De Wever, en est sortie grand vainqueur.

Sur les 150 membres de la Chambre des représentants belge, la N-VA en compte en effet 33, soit une progression de 6 sièges, alors que les socialistes francophones du PS en perdent 3 avec un total de 23 députés fédéraux. Suivent les libéraux francophones du MR avec 20 élus, les chrétiens-démocrates flamands qui en obtiennent 18 et les libéraux flamands représentés par 12 députés. Les socialistes flamands et les démocrates-chrétiens francophones détiennent respectivement 13 et 9 sièges tandis que les partis écologistes des deux communautés en obtiennent chacun 6. Des partis relativement marginaux se partagent les 8 députés restants.

Cet éclatement de la représentation parlementaire belge au niveau fédéral et le système électoral qui divise le pays en circonscriptions flamande et francophone rend historiquement la formation de coalitions gouvernementales dans le pays longue et compliquée. C’est ce qui explique que depuis 1987 tous les gouvernements en Belgique aient réuni des partis de droite et de gauche pour parvenir à s’appuyer sur une majorité.

Le gouvernement de Charles Michel, qui succède comme Premier ministre au président du PS Elio di Rupo, s’affiche donc comme un “gouvernement de rupture” qui met fin à 25 ans de présence socialiste au sein de l’exécutif fédéral.

 Le gouvernement le plus à droite(s) que la Belgique ait jamais connu  

Ce nouveau gouvernement est entré en fonction samedi 11 octobre après avoir prêté serment devant le roi Philippe, conformément à la Constitution belge. Bien qu’il soit dirigé par le chef des libéraux francophones Charles Michel, il est largement dominé par des partis flamands.

Ce cabinet de droite résulte d’une coalition totalement inédite entre trois partis néerlandophones, dont les nationalistes de la N-VA, les chrétiens-démocrates, le parti libéral et une seule formation francophone, les libéraux du Mouvement réformateur (MR).

La Belgique n’aura finalement mis cette année que 134 jours après les élections pour se doter d’un gouvernement. Après le psychodrame de 2010-2011, où le pays a connu 541 jours de crise politique avant de trouver un nouveau Premier ministre, les négociations menées depuis le mois de mai apparaissent presque rapides.

Comme lors des élections de 2010, il était mathématiquement possible bien que politiquement délicat d’écarter la N-VA du pouvoir. Face à un parti nationaliste en progression au niveau fédéral et en Flandre grâce aux voix de l’extrême-droite flamande, le PS francophone s’est allié dans les régions bruxelloise et wallonne avec le parti démocrate-chrétien cdH, excluant les libéraux francophones du pouvoir régional.

Les nationalistes de la N-VA, avec 33% des voix en Flandre, ont obtenu les ministères régaliens dans l’équipe de Charles Michel, même si le président du parti, Bart De Wever, a préféré rester en dehors de ce gouvernement.

Ainsi, la N-VA obtient notamment le ministère de l’Intérieur pour le bras droit de M. De Wever, Jan Jambon, ainsi que la Défense et la Fonction publique, les Finances ou encore le secrétariat d’État à l’Asile et à la Migration.

Les francophones du MR, outre le poste de Premier ministre et le ministère des Affaires étrangères pour Didier Reynders, héritent pour leur part des portefeuilles les plus délicats : Retraites, Énergie et l’Environnement (la Belgique craint des coupures de courant cet hiver) ainsi que le ministère de la Mobilité.

Les chrétiens-démocrates flamands du CD&V obtiennent enfin pour leur part la Justice, l’Emploi et l’Économie, et les libéraux flamands la Santé ou encore les Entreprises publiques.

L’objectif principal de ce gouvernement est de ramener la Belgique à l’équilibre budgétaire dès 2018. Leur programme, fruit de trois mois de discussions, suscite déjà des craintes importantes. Il comprend notamment une obligation pour les chômeurs de longue durée d’assumer un « service à la communauté », la fin de l’indexation automatique des salaires sur l’inflation en vigueur en Belgique, et surtout recul de l’âge de la retraite à soixante-sept ans en 2030. La nouvelle majorité entend par ailleurs diminuer en 2015 les frais de fonctionnement des administrations de 20 %.

Cette feuille de route prévoit des mesures d’économies drastiques qui impacteront directement les citoyens belges tout en épargnant le capital et les rentiers.

Le modèle social belge est clairement en danger, d’autant que s’ajoutent à ces projets une hausse des taxes sur la consommation. Au total, à la fin de la législature, le gouvernement MR/N-VA prévoit d’avoir réalisé 5,3 milliards d’euros de coupes dans le budget de la sécurité sociale sur un total de 84 milliards.

En matière de pensions, nos camarades socialistes belges déplorent la façon dont les conditions d’accès à la pré-retraite seraient durcies ou la révision de certains modes de calcul de la pension de retraite dans le secteur public, comme la bonification pour les diplômés. Concernant l’assurance chômage, le PS épingle une diminution programmée des allocations pour les chômeurs âgés qui reprennent le travail, une mesure qui pourrait plonger de nombreux travailleurs à temps partiel dans de grandes difficultés.

Le retour des vieux démons de la droite nationaliste flamande

Les ministres de la N-VA n’ont pas tardé à se faire remarquer au sein du gouvernement de Charles Michel, semblant confondre la fonction de ministre fédéral avec celle de ministre régional flamand à laquelle ils sont davantage habitués.

Le ministre de l’Intérieur, M. Jambon, a tenu des propos honteux sur la collaboration durant la Seconde Guerre mondiale, estimant que “la collaboration était une erreur mais les gens avaient leurs raisons”. De son côté le secrétaire d’État à l’Asile et à la Migration M. Francken a participé le jour même de son investiture à une cérémonie organisée pour le 90ème anniversaire de Bob Maes, un ancien collaborateur flamand notoire condamné après la guerre, ayant combattu au sein des troupes allemandes sur le front de l’Est.

Malgré la tempête déchaînée par ces comportements indignes des titulaires de charges aussi importantes au sommet de l’Etat belge, malgré des demandes en règle et répétées pour exiger la démission de ces ministres, le Premier ministre a choisi de les maintenir au sein de son gouvernement.

Si la faute de M. Jambon n’est hélas pas totalement surprenante au regard de l’histoire de sa famille politique, elle souligne l’écart préoccupant entre les valeurs d’un Etat de droit comme la Belgique et les conceptions d’un ministre de l’Intérieur normalement chargé de les faire respecter ! Et Charles Michel a poussé le cynisme jusqu’à lui adjoindre un secrétaire d’État en charge de l’Asile et de la Migration également membre de la N-VA dont on connait les convictions xénophobes…

La Belgique doit prendre garde de ne pas se perdre.

Je ne peux que partager les fortes inquiétudes des socialistes belges et de la FGTB (Fédération générale du travail de Belgique, le principal syndicat du pays) quant à la politique économique et sociale de ce nouveau gouvernement. C’est bien une coalition de droite dure, otage des franges les plus extrêmes de sa majorité, qui a succédé en Belgique à l’exécutif certes pluriel mais à direction socialiste d’Elio di Rupo. Ce n’est une bonne nouvelle ni pour les Belges ni pour la réorientation de l’UE que nous appelons de nos vœux au sein du Parti socialiste européen.

La N-VA, si elle ne peut concrétiser dans l’immédiat son projet d’indépendance de la Flandre par la voie du dossier institutionnel, choisit à mes yeux à travers sa participation à ce gouvernement de saper progressivement les fondements de la Belgique en s’attaquant au système de protection sociale qui organise la solidarité entre tous ses habitants.

Enfin, les mots ont encore un sens et il n’est aucunement anodin de minimiser les responsabilités de criminels condamnés pour avoir collaboré avec les nazis. Alors que la Hongrie de Viktor Orban piétine régulièrement les droits de l’homme, alors que la Grèce voit avec Aube dorée d’authentiques néonazis faire leur retour en force dans ses institutions, alors que le FN se targue d’être devenu le premier parti de France, les républicains vigilants peuvent légitimement s’alarmer de ce qui arrive aujourd’hui en Belgique.

Le gouvernement de M. Michel et ceux qui lui apportent leur soutien prennent dans ce contexte une lourde responsabilité en risquant l’avenir de la Belgique et ses valeurs dans l’aventure de cette coalition droitière.

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